Concevoir avec un climat qui change…
d’une logique de performance à une logique de résilience…
Face aux vagues de chaleur, aux pluies intenses et à la raréfaction des ressources, l’architecture ne peut plus se contenter d’être performante. Elle doit devenir résiliente, sobre et profondément attentive au vivant.
Pendant longtemps, la question environnementale dans le bâtiment a principalement été abordée sous l’angle de la performance énergétique. Il fallait mieux isoler, réduire les consommations, améliorer les équipements, produire une partie de l’énergie nécessaire au fonctionnement du bâtiment. Cette approche reste évidemment essentielle, mais elle ne suffit plus.
Aujourd’hui, le changement climatique n’est plus une perspective lointaine. Il devient une réalité concrète, perceptible, presque quotidienne : vagues de chaleur plus fréquentes, nuits tropicales, pluies intenses, sols saturés, périodes de sécheresse, vents violents, inconfort d’été, fragilité des infrastructures. Ces phénomènes modifient profondément les conditions dans lesquelles nous concevons, construisons et habitons les bâtiments.
En Belgique, les observations de l’Institut royal météorologique montrent déjà un réchauffement moyen de 2,1 °C entre le milieu du XIXe siècle et les trois dernières décennies. Depuis 1981, l’IRM observe également un réchauffement annuel significatif de +0,42°C par décennie, ainsi qu’une augmentation des vagues de chaleur, devenues plus nombreuses, plus longues et plus intenses. Les précipitations évoluent aussi : l’IRM relève notamment une augmentation du cumul annuel de précipitations de 9 % entre le milieu du XIXe siècle et les trois dernières décennies, ainsi qu’une augmentation des quantités de précipitations horaires les plus élevées depuis 1981.
Ces données ne sont pas de simples statistiques climatiques. Pour l’architecte, elles deviennent des données de projet. Elles interrogent l’implantation d’un bâtiment, son orientation, sa volumétrie, sa capacité à éviter la surchauffe, son rapport au végétal, sa manière de gérer l’eau, son choix de matériaux, sa durée de vie et sa capacité d’adaptation.
L’IRM indique également que, selon les scénarios climatiques, l’augmentation de la température moyenne en Belgique pourrait se situer entre 0,7°C et 5°C d’ici la fin du siècle (1). Pour les précipitations, le scénario le plus pessimiste prévoit des hivers nettement plus pluvieux, tandis que les étés ne connaîtraient en moyenne qu’une baisse légère ou inexistante des précipitations. Autrement dit, nous devons concevoir des bâtiments capables de répondre à des situations apparemment contradictoires : plus de chaleur, mais aussi plus d’épisodes pluvieux intenses ; plus de sécheresse ponctuelle, mais aussi plus de ruissellement ; plus de besoin de fraîcheur, mais sans augmenter massivement le recours à la climatisation.
C’est probablement là que se situe le changement de paradigme. Il ne s’agit plus seulement de concevoir des bâtiments “performants” sur base d’un climat passé. Il s’agit de concevoir des bâtiments capables de rester habitables dans un climat instable, plus chaud, plus contrasté et plus imprévisible.
Le secteur de la construction est au cœur de cette réflexion. À l’échelle mondiale, le rapport 2025-2026 du Programme des Nations unies pour l’environnement et du Global Alliance for Buildings and Construction (2) rappelle que le bâtiment et la construction représentent environ 37 % des émissions mondiales de CO₂ et près de 50 % de l’extraction mondiale de matériaux. Le même rapport souligne que les choix réalisés aujourd’hui en matière de construction, de rénovation et d’aménagement pèseront sur les émissions, les usages énergétiques et la qualité de vie pendant plusieurs générations.
Face à cela, la tentation pourrait être de répondre par davantage de technique : climatisation, ventilation mécanique sophistiquée, régulations automatisées, équipements connectés, systèmes de compensation. Ces outils ont évidemment leur place. Ils peuvent être nécessaires, utiles, performants. Mais ils ne devraient jamais devenir le substitut d’une architecture mal pensée.
Un bâtiment trop vitré, mal orienté, trop profond, sans protections solaires, sans inertie, sans ventilation naturelle possible, implanté dans un site entièrement minéralisé, demandera toujours plus d’énergie, plus d’équipements et plus de maintenance pour retrouver un niveau de confort acceptable. À l’inverse, un bâtiment bien implanté, compact sans être fermé, correctement orienté, protégé du soleil excessif, ouvert aux vents utiles, pensé avec des matériaux adaptés et accompagné d’une vraie stratégie végétale pourra réduire ses besoins avant même de les équiper.
C’est cette hiérarchie qu’il faut remettre au centre du projet : d’abord réduire les besoins, ensuite améliorer les performances, enfin dimensionner les techniques nécessaires. Le GIEC défend une logique proche à travers le cadre “sufficiency, efficiency, renewables” : la sobriété d’abord, l’efficacité ensuite, les énergies renouvelables enfin (3). Cette approche vise à éviter la demande inutile en énergie, en matériaux, en sol et en ressources, avant de chercher à l’optimiser techniquement.
Cette idée est essentielle pour l’architecture. La sobriété ne signifie pas appauvrissement. Elle signifie justesse. Justesse des surfaces, justesse des volumes, justesse des ouvertures, justesse des matériaux, justesse des usages. Elle oblige à poser des questions simples, mais parfois inconfortables : avons-nous réellement besoin de construire autant ? Ce volume est-il adapté au site ? Cette façade vitrée améliore-t-elle vraiment le confort ou crée-t-elle un futur problème de surchauffe ? Cette surface imperméabilisée est-elle indispensable ? Ce matériau est-il choisi pour son image immédiate ou pour son comportement dans le temps ?
La volumétrie devient alors un premier outil climatique. La compacité permet de limiter les déperditions, mais elle doit être travaillée avec la qualité des espaces, la lumière naturelle et la ventilation. L’orientation permet de capter les apports solaires utiles en hiver, tout en maîtrisant les risques de surchauffe en été. Les profondeurs de bâtiment influencent l’accès à la lumière naturelle et la possibilité de ventiler naturellement. Les débords, loggias, brise-soleil, pergolas, volets, stores extérieurs ou dispositifs d’ombrage redeviennent des éléments fondamentaux de l’architecture, et non des accessoires ajoutés en fin de projet.
La matérialité joue elle aussi un rôle majeur. À mesure que les consommations énergétiques d’usage diminuent, l’impact carbone des matériaux et de la construction devient proportionnellement plus important. Le GIEC rappelle que les émissions liées à la production des matériaux constituent une composante importante des émissions du secteur du bâtiment, et que leur part tend à devenir plus visible lorsque les besoins énergétiques des bâtiments diminuent. Le choix de matériaux moins carbonés, la réduction des quantités mises en œuvre, le réemploi, la durabilité, la réparabilité et l’allongement de la durée de vie des composants deviennent donc des leviers essentiels.
Les matériaux biosourcés s’inscrivent dans cette logique, non pas comme une tendance ou une esthétique, mais comme une réponse possible à plusieurs enjeux simultanés : réduire l’impact carbone, limiter le recours à des matériaux fortement transformés, favoriser des filières locales ou régionales, améliorer parfois le confort hygrothermique, et redonner une valeur constructive à des ressources renouvelables. Mais leur utilisation demande de la méthode. Elle suppose de comprendre les filières, les détails, les contraintes de mise en œuvre, la disponibilité, les assurances, le coût global et les compétences des entreprises.
La place du végétal doit également être repensée. Elle ne peut plus être abordée comme une simple finition paysagère. Le végétal est un outil climatique. Il apporte de l’ombre, réduit la température des abords, améliore l’infiltration de l’eau, limite le ruissellement, protège les sols, favorise la biodiversité et améliore la qualité d’usage des espaces extérieurs. L’Agence européenne pour l’environnement (4) souligne que les villes européennes doivent s’adapter aux vagues de chaleur, aux pénuries d’eau, aux fortes pluies, au ruissellement et aux inondations, et rappelle que la prépondérance des surfaces bâties combinée au manque d’espaces verts renforce l’effet d’îlot de chaleur urbain, tandis que les surfaces imperméables aggravent les risques d’inondation lors des fortes pluies.
L’enjeu est donc de considérer le sol, l’eau et le végétal comme des composantes du projet architectural. Préserver un arbre existant, maintenir une zone de pleine terre, désimperméabiliser une cour, aménager une noue, végétaliser une toiture, créer de l’ombre sur un cheminement ou limiter l’emprise d’un parking ne sont pas des gestes secondaires. Ce sont des choix qui participent directement au confort, à la résilience et à la qualité du cadre de vie.
Cette réflexion concerne aussi la densification et la mobilité. Construire de manière soutenable ne signifie pas simplement construire un bâtiment performant sur une parcelle isolée. Il faut aussi questionner l’endroit où l’on construit, la proximité des services, l’accès aux transports, la possibilité de mutualiser certains espaces, la limitation de l’étalement urbain, la préservation des terres ouvertes et la capacité des lieux à accueillir plusieurs usages dans le temps. Le bâtiment ne peut plus être pensé seul. Il doit être compris comme une pièce d’un système plus large.
Mais pour que cette transformation soit possible, il faut aussi accepter une difficulté : les choix les plus soutenables ne sont pas toujours les plus familiers. Ils peuvent bousculer les habitudes des maîtres d’ouvrage, des utilisateurs, des entreprises, des administrations et parfois même des concepteurs. Ils peuvent sembler moins rassurants parce qu’ils sont moins répandus. Ils peuvent paraître plus coûteux parce que les filières sont encore en développement. Ils peuvent être perçus comme expérimentaux parce que les références construites sont moins nombreuses.
C’est là que le rôle de l’architecte devient essentiel. Non pas pour imposer une vision théorique, mais pour accompagner des arbitrages éclairés. Expliquer pourquoi une protection solaire extérieure est plus efficace qu’un vitrage performant laissé sans ombrage. Montrer qu’une surface plus juste peut libérer du budget pour de meilleurs matériaux. Démontrer qu’une bonne orientation peut réduire durablement les besoins techniques. Faire comprendre qu’un bâtiment sobre n’est pas un bâtiment moins confortable, mais un bâtiment qui cherche à produire du confort avec moins de dépendance.
L’Agence européenne pour l’environnement alerte d’ailleurs sur le risque d’une augmentation rapide et incontrôlée des systèmes de refroidissement actifs, comme la climatisation, si aucune action spécifique n’est prise pour adapter les bâtiments aux chaleurs croissantes (5). Cette dépendance accrue à la climatisation aurait des conséquences énergétiques, sociales et environnementales, alors même que les bâtiments, s’ils sont bien conçus, peuvent offrir une protection importante contre les vagues de chaleur.
Concevoir avec le climat qui change ne signifie donc pas refuser la technique. Cela signifie lui redonner sa juste place. La technique doit compléter l’architecture, pas compenser ses faiblesses. Elle doit être dimensionnée sur des besoins réduits, et non servir à corriger des erreurs d’implantation, de volume, d’orientation ou de matérialité.
Cette approche demande plus de réflexion en amont. Elle demande du dialogue, de la pédagogie et parfois du courage. Elle impose d’élargir la notion de budget en intégrant le coût d’usage, la maintenance, la durée de vie, l’inconfort évité, la capacité d’adaptation et la valeur environnementale du projet. Elle suppose aussi d’accepter que chaque projet devienne une réponse située, imparfaite mais engagée, à un contexte précis.
L’architecture face au changement climatique ne peut pas se résumer à une addition de solutions techniques. Elle doit retrouver une intelligence plus fondamentale : lire un site, comprendre un climat, organiser un volume, choisir une matière, préserver un sol, accueillir le vivant, limiter les besoins, et créer des lieux capables de rester habitables dans le temps.
Concevoir avec un climat qui change, ce n’est pas renoncer à l’architecture. C’est au contraire lui redonner une responsabilité essentielle : celle de faire mieux avec moins, de transformer les contraintes en qualités d’usage, et de construire des bâtiments qui ne soient pas seulement performants aujourd’hui, mais pertinents demain.
(1) https://www.meteo.be/fr/climat/changement-climatique-en-belgique/en-belgique
(2) https://www.unep.org/resources/report/global-status-report-buildings-and-construction-2025-2026
(3) https://www.ipcc.ch/report/ar6/wg3/chapter/chapter-9/
(4) https://climate-adapt.eea.europa.eu/en/eu-adaptation-policy/sector-policies/urban